Femmes bénies du Liban

Tu es ici, toi, avec les femmes ?
Je n’ai pas répondu.

Je les ai regardées. Elles étaient assises, douces, en cercles, en rond, en bougies, comme des étoiles ou des soleils dans la nuit.
Des larmes en cire, des voix, des prières, des sourires, des courbes, des milliers de mères. Ou des sœurs. Et les plus jeunes, mes étudiantes sorties en même temps que moi du cours, elles m’ont devancé, elles ont couru, elles ont emmené avec elles leurs amis, leur foi, leur espérance. Leur amour. Transformé en flamme qui consume peu à peu tout ce qui est lourd en nous, tout ce qui pèse, la rancœur, la confusion. La jeunesse est bénie, elle prend des chemins audacieux, elle crie sa folie, elle risque sa vie, mais ce risque lui-même est béni.
Je voulais connaître quelque chose de ce risque. Alors je me suis approché et je les ai longtemps regardées. Dans le silence. Dans le respect. Dans leur humilité. Et une grande émotion est montée, à la pointe de leur flamme. Elle est remontée comme une vibration invisible, soudainement, venue je ne sais d’où. De plus loin. Des profondeurs. Des entrailles. Rahamîm. Une compassion infinie qui ne fait plus rien. Elle attend l’œil. Elle attend l’âme.
Puis elles se sont levées, elles ont marché lentement, la lumière dans les mains.
J’ai hésité. Plusieurs fois.

Vous venez avec nous ?
J’ai dit non. Je suis resté suspendu, perché au bord du trottoir. Sans un mot. Sans pouvoir me mêler à leur procession, à leur étreinte. Comme retenu par quelque chose de très ancien, de très fort. Le visage de ma mère. Comme devant le sacré.
Je les ai regardées et je me suis demandé si les autres le faisaient aussi. De leurs palais, de leurs arches, de leurs gratte-ciel peut-être ? Leurs paradis fiscaux ? Comment pouvaient-ils ne pas voir la douceur qui avance, le cœur en feu, dans le noir ? Chaque femme est un foyer, Marie et Hestia tout à la fois, chacune porte en elle une maison, un enfant, le Liban. Il faut la multiplier par trois, par quatre, sept, dix, cent mille. Chacune communique à la terre une vertu secrète et des sucs abondants. Tant et tant de familles contenues. Tant et tant de générations promises. Le passé et l’avenir main dans la main, unies pour un fantasme, une utopie. La merveilleuse matrie. Ressuscitée de ses cendres. Le Liban qui se souvient et le Liban qui espère.
Je les ai regardées une dernière fois avant de reprendre ma route. Si j’étais Président ou Ministre ou Député dans ce pauvre pays, j’aurais pourtant compris. La solution est ici, en elles, dans ce feu qui brille sans brûler, car « aimer, écrit Rilke, c’est luire d’une lumière inépuisable ». Celle qui purifie les rues malades, elle détruit la puanteur, l’herbe inutile, mais elle enrichit la terre.

Gérard, tu es toujours ici, avec les femmes ?
Moi oui, mais eux, où sont-ils ? Dans quel orgueil ? Quel aveuglement ?
Si la Révolution est elles, alors je suis avec elles, je suis comme elles.
« L’avenir de l’homme est la femme », dit Aragon, et « sans elle, il n’est qu’un blasphème ». Ô mon dieu, que votre blasphème cesse ! Elles vous montrent la voie. Si seulement vos yeux, un moment, pouvaient les regarder.
Chaque femme dans la nuit monte vers la lumière.
Plus belle que jamais.
Et je suis femme, oui, qu’est-ce que cela fait ?
Puisqu’en elle le Liban se réveille en prière. Il s’élève, il me grandit, il devient esprit.
Puisqu’en elle tout est grâce.

Gérard Bejjani